52
Magazine Dijon

automne 2012

 N°52
 
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04

SuperDupont contre Fu Manchu

Ô nuit désastreuse, ô nuit effroyable où retentit, comme un éclat de tonnerre, cette incroyable nouvelle : Gevrey se vend, Gevrey est vendue !


La nouvelle était née dans l’ombre des caveaux mais, dès potron-minet, portée par les ondes et les écrans, elle se répandit jusqu’aux extrémités du royaume, avec des accents si funèbres qu’on se demandait quelle force, quels transports pouvaient bien motiver ces violentes agitations. Titrant gravement que le château de Gevrey-Chambertin était tombé “sous la coupe d’un milliardaire chinois”, la presse du jour semblait anticiper l’indignation générale. Précisant qu’il s’agissait d’un propriétaire de casino issu de Macao (l’enfer du jeu), elle laissait présumer l’aspect diabolique de la transaction et l’origine impure de la manne. On entrevoyait pourtant, à écouter les indignés, que l’oraison devait sans doute moins à Bossuet qu’à Zemmour et que l’hérésie n’était peut-être pas celle qu’on nous disait.
La nouvelle d’abord, n’était pas de première fraîcheur. On savait. C’était fait depuis un moment. On se trouvait du coup en devoir de s’interroger sur les raisons de cette soudaine explosion qui venait de l’été secouer la nuée, sans qu’on puisse être assuré de sa spontanéité.
Par ailleurs, ce n’est pas la première fois, loin de là, qu’une propriété viticole bourguignonne passe en des mains étrangères. On n’en a pas fait un tel foin et elles ne s’en portent pas si mal. On peut certes déplorer qu’elles ne soient pas restées en des mains nationales, mais on sait depuis bien longtemps que l’argent va là où est l’argent et que l’argent ignore les frontières. Par ailleurs, Gevrey-Chambertin n’est pas le lieu idéal pour réformer le capitalisme.
S’agissant de l’aspect emblématique du château et de la supposée atteinte patrimoniale - le montant trop élevé de l’achat risquant de survaloriser le prix des terrains, pour aller vite -,
ce sont des arguments assez peu recevables. Le dit château est depuis bien longtemps en décomposition et le tarif de ces deux hectares-là, justement parce qu’il est tout à fait déraisonnable, ne saurait devenir indicatif. Nulle atteinte au prolétariat viticole, et point de spoliation en vue.
Quant aux contre-offensives menées depuis les lointains débuts de la saga, elles ne semblent pas avoir été très vigoureuses ; ni de la part des vignerons associés, ni de celle de la SAFER. Et ça se comprend. Payer quatre millions pour cet ensemble, vu l’investissement induit, c’était déjà beaucoup. Mais payer le double, ça confine à la dinguerie ; c’est vrai que ça peut donner à penser, voire à s’interroger.
“Les vignerons sont en émoi”, ai-je lu. Pas tous ; j’en connais qui se réjouissent pour Gevrey et les potentiels débouchés ; et s’il s’en trouve d’assez barjots pour refuser, s’il se présente, un tel marché, qu’ils se fassent connaître. Moi, en revanche, ce qui ne me met pas du tout en émoi, c’est qu’un quidam accepte de se faire arnaquer à ce point-là tout en confiant la gestion du vignoble à l’un des meilleurs professionnels de la Côte, et en s’engageant à rénover cette baraque mal foutue pour l’ouvrir – partiellement - à la visite. C’est touchant, mais ça prouve qu’il a trop de pognon, tout bonnement ; bien fait pour lui.
Ce qui n’excuse pas ce qu’on sent s’exprimer, au fond, chez les vertueux protestataires. A savoir, au-delà de la frustration ou de l’intérêt local, un vilain fumet de racisme qui transparaît derrière la protestation patrimoniale et l’appel aux valeurs territoriales. Parce que là, voyez-vous, là, on n’est plus dans le vin mais dans le vinaigre ; et pas du premier crû. Puisse Dieu donner en conséquence des bornes aux passions des hommes les plus emportés, et de la rectitude à ce fils du ciel en voie de rédemption.

Jean Maisonnave

PS 1 : Merci à Bossuet pour les emprunts et paraphrases de diverses oraisons funèbres
PS 2 : Ceci est écrit avant les Journées du patrimoine. Le journal sortant après, il y aura peut-être du nouveau


 
 

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