56
Magazine Dijon

Automne 2013

 N°56
 
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02

Moi vigneron Jean-Guillaume Dufour

C’était par une de ces journées de fin d’été, pure, lumineuse et violente. Le ciel est comme stérilisé par la chaleur, son bleu est fixe, épais, solide, le soleil est diffus, implacable, il décourage quiconque de lever les yeux au ciel, l’ombre est rare, précieuse, fraîche et apaisante.


Au loin un arbre, belle forme verte au milieu de cet univers minéral, je vais m’en approcher, abuser de son ombre, de sa fraîcheur, peut-être en profiterais-je pour boire, une source fraîche semble glouglouter doucement à proximité de l’arbre. Le terrain va s’inclinant légèrement en une descente très douce, orientation est, comme la Côte, c’est ici que l’on va planter quelques pieds de vigne, il y a de la place pour une quinzaine de rangs, espérons que la source ne donne pas trop de fraîcheur surtout au moment de la fleur, la gelée tardive est ce qu’il y a de pire. Le silence qui règne en ce lieu est de qualité, à peine troublé par le bruit de mes pas. L’instant est crucial, je visualise ce qu’il va advenir, je vois la vigne, je vois les rangs, les feuilles, les grappes, j’entends presque déjà les rires et les lestes plaisanteries des vendangeurs. C’est en arrivant au pied de l’arbre que mon esprit se trouble, son ombre est très claire, son feuillage est fixe, semble pétrifié, la température à son pied n’est pas plus agréable, bon sang ! L’univers minéral qui m’entoure est constitué d’immeubles, le doux murmure de la source n’est que le bruit de la fontaine du Bareuzai, cet ersatz d’arbre n’est rien d’autre qu’une vulgaire œuvre d’art des rues, métallique, inesthétique et coûteuse ! Pourtant, j’en suis sûr, je ne dormais pas, je marchais rue de la Liberté, je ne rêvais pas dans un TGV, je marchais vous dis-je, et j’ai eu l’illusion, la vision, le sentiment tellurique d’être à l’endroit rêvé pour planter un peu de vigne. Le sol m’a parlé, la terre m’a appelé, il va falloir que je relise le Pape des Escargots, serais-je en train de virer druide ? Je l’ai vue ma parcelle, entre le Miroir et le Bareuzai, un peu plus bas que la rue des Godrans qui pourrait, du fait de son orientation nord, nous ramener de la bise et faire chuter les températures, une belle vigne solidement ancrée, indiscutable, irréfutable et perpétuelle. Ne me dites pas qu’il ne faut pas y voir un signe, d’une part la rue de la Liberté est bien trop sèche, bien trop minérale et dépourvue de toute trace de vie végétale, et d’autre part, il manque des vignes à Dijon, c’est évident, il manque à Dijon un rattachement à la Côte, espérons qu’il manque à la Côte un peu de Dijon. Le problème, c’est que cette vision m’obsède, j’y crois dur comme fer, je suis investi d’une mission, j’en ai parlé avec mon vieux copain, le meilleur-vigneron-du-monde-de-la-Côte-de-Marsannay, j’ai nommé Christophe Bouvier dit Bouba. Au début, à l’apéro, il était sceptique, vers 23 heures il trouvait ça jouable et une reconnaissance sur le terrain vers 3 heures a achevé de le convaincre. Il est d’accord, on a voulu commencer le travail du sol séance tenante, manque de chance on n’avait pas d’outils sous la main, sinon c’était entamé dare-dare. Il la partage ma vision, là c’est parti, faut même pas chercher à nous arrêter, pas se mettre en travers de notre chemin, sinon on risque de muter mauvais, sournois, on est remontés à bloc, prêts à tout et on l’aura notre vigne dijonnaise, notre côteau du dijonnois. On va commencer par lancer une souscription, tacher de réunir quelques millions d’euros, c’est nos comptes de campagne à nous, mais pas un mot au Conseil Constitutionnel, ça reste régional, entre nous. Va falloir être convaincants aussi pour se faire attribuer un bout de la rue de la Lib’, défoncer le tout nouveau et tout vilain sol, amener un peu de terre, planter, tailler, vendanger, vinifier. Ils vont pas comprendre, les artistes qui ont vendu des arbres en fer au prix de l’or, de voir de la vraie plante à côté, vont hurler à la concurrence déloyale, vont brandir le droit moral de l’artiste et tout l’toutim, va falloir les raisonner les penseurs, leur expliquer qu’il y a une hiérarchie dans la nature, et qu’en premier dans la nature, ben y’a la nature, ensuite peuvent faire les malins avec leurs machins, leurs concepts et leurs questionnements, mais ils restent loin derrière avec leur pseudo-trucs, leurs imit’, leurs ersatz. Je ne comprendrais même pas que la Mairie ne mette pas à notre disposition le parking Grangier dans lequel on pourra faire une excellente cuverie et des caves, faudra juste prévoir de rehausser les plafonds de façon à ce que l’on puisse passer avec l’enjambeur, mais bon faut c’qu’y faut, on a de l’ambition pour la ville, oui ou non ? Moi vigneron du centre-ville, je révise le PLU, avec possibilité de démolition des édifices empêchant un bon ensoleillement des vignes, ah je te le jure, elle va rentrer dans la ville la Côte, elle va tellement rentrer que j’envisage une opération de grande ampleur, un arrêté d’alignement sans précédent, et vous ne pourrez démentir l’aspect grandiose du projet, c’est autre chose que la Toison d’Or ou Valmy : voir le château du Clos Vougeot depuis la place Darcy ! C’est sûr ça va faire quelques tonnes de gravats, mais quand le bâtiment va, tout va ! On relance l’économie et Dijon (re)devient vraiment la capitale du Bourgogne, qui dit mieux ?
Jean-Guillaume Dufour Jean-Guillaume Dufour

Moi vigneron, je rebaptise la Côte de Nuits en Côte dijonnaise (il y a bien la Côte chalonnaise, et la Côte de Beaune), paf direct sans discussion ni référendum, façon coup d’état, main de fer dans un gant de toilette.
Moi vigneron, je te le prolonge le tramway jusqu’à Nuits, histoire de marquer un peu à la culotte les beaunois, façon drapeau de conquête planté fermement sur la Côte, genre jusqu’à Nuits, c’est chez moi ! Ça t’aurait une sacrée gueule le nom des arrêts, tu descends à La Petite Chapelle, ou tu pousses jusqu’à Saint-Vivant ? Oh non je m’arrête à Vougeot-Château, je finis à pied, c’est plus court pour moi que si je descendais à Bonnes-Mares.
Moi vigneron du centre-ville, je fais le siège de l’INAO et j’exige d’avoir une appellation Village (Dijon Village), des premiers crus, qui pourraient être les suivants Dijon 1er cru La Grangier, Dijon 1er cru Clos de la Chouette, Dijon 1er cru le Montchapet, un blanc issu de vignes plantées au-dessus de la Gare qui serait Dijon 1er cru Les Perrières, quand je vous dis qu’on a tout ce qu’il faut pour rivaliser avec le reste du monde !
Dans nos prochaines éditions, nous continuerons à secouer les consciences en étudiant d’autres projets que nous offrons de grand cœur à nos glorieux hommes politiques qui ne vont pas tarder à se rappeler de nos existences, les échéances s’approchant, aussi nous continuons à (employons leur jargon, ils adorent ça) « nous positionner en force de proposition, ou peut-être même en think tank en vue de créer un débat qui fait du sens et de tisser du lien social et de renforcer le vivre ensemble en mettant l’humain au cœur d’une politique ambitieuse… etc, etc, … ». Bon, nous soumettrons à votre réflexion engourdie par des semaines de grande chaleur d’autres grands projets réalistes et réalisables comme l’est celui-ci, ainsi les idées suivantes : amener un fleuve à Dijon (mettons d’abord d’accord sur lequel, en éliminant d’emblée le Danube, le Dniepr, l’Ob, l’Ienisseï, le Nil ou le Potomac, mais pourquoi pas le Rhin ? Le Pô ? Le Yang Tsé Kiang ? ), construire un troisième aéroport entre Longvic et Tavaux (Auxonne ?), doubler la LINO, commencer les travaux préalables à la construction d’un métro pour désengorger le tramway, finaliser la création d’un véritable quartier d’affaires avec moultes tours, gratte-ciels, et grande arche… et que l’on nommerait le quartier de l’Attaque, pour montrer qu’on a une autre ambition que ces petits joueurs parisiens qui, eux, ont quand même planté des vignes sur la Butte Montmartre !

■ JGD


 
 

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