57
Magazine Dijon

Hiver 2013-2014

 N°57
 
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05

Bing Bang se met à table
par Jean Guillaume Dufour

Moi Maire de Dijon La chronique du mythomane

En novembre, je m’ennuie, je déprime, je suis déjà lassé de l’automne et de ses mélancolies jaunâtres, je regrette encore l’été, je redoute déjà l’hiver. Les plus dépressifs sont déjà dans Verlaine, les suicidaires dans Baudelaire, et les plus idiots attendent béatement le printemps.


Un-diner-parfait

Moi, j’avais déjà relu Verlaine, j’étais passé par Baudelaire puis Lautréamont, j’étais prêt à attaquer Nerval, c’est dire si j’étais au fond du trou, quand me vint l’idée d’un dernier repas. Au lieu de le prendre avec une douzaine d’amis dont un traître, j’ai décidé, histoire de me distraire, de convier les candidats connus à la mairie de Dijon.

A ce jour des candidats, on en connaît quatre : le duc de Gray, le Doc, le Ministre de l’intérieur de la Mairie et le P’tiot à lunettes. A priori, il y en aura un ou deux autres, mais sûrement des marginaux, voire des femmes, en tout cas des invités de dernière minute qui se partageront les tout petits restes, qui resteront debout dans le vestibule, qui n’auront pas accès à la salle à manger.
D’ailleurs, on leur fait quoi à manger, à ces gars ?

Direction les Halles (au centre-ville, encore, pas pour longtemps selon vox populi ?), je cherche l’inspiration et les bons conseils des (bons) commerçants du coin. Faudra aussi les abreuver, les lascars : si on sert de l’eau du robinet, on est partisan, si on n’en sert pas, on est opposant. Remarque, on peut faire dans l’opposition systématique, couscous et Mascara pour le P’tiot à lunettes, tripes et n’importe quel vin de chez Bichot pour le Doc, paëlla et Bordeaux pour le Ministre de l’intérieur de la Mairie, et enfin n’importe quoi, pas made in Dijon, pour le Duc de Gray. Tu vois, ça commence à venir les idées tordues, dingue comme la politique ça incline tout de suite vers le tordu.

Bon, finalement, je ne place personne, je fais dans le simple et efficace et on verra bien. Ils arrivent, tous en retard, invoquant un agenda surchargé, une mission ô combien prenante, mais tellement noble et exaltante, « se mettre au service du collectif, de la cité… », je coupe court ; le Duc de Gray, avait un client à voir, son excuse en vaut une autre, il n’a pas d’électeurs ou de militants, lui, pour le moment, il a des clients.

Chacun en s’asseyant murmure un « Bon, ben je vais présider », sur une table ronde !
Notez qu’aucun n’est venu en tram ni en bus.

En apéro, je sers un Kir, je n’ai pas de Poujade, veuillez m’en excuser. Pas un qui ait une pensée pour le glorieux prédécesseur, oublieux les candidats ?

Entrée : œuf en meurette, quoi de plus consensuel ? Je sers chacun. « C’est tout le sens de la Cité de la Gastronomie, qui sera la plus grande réalisation de ma prochaine mandature », s’enthousiasme le Ministre de l’intérieur de la Mairie. « Enfin un plat français, traditionnel et populaire comme le sera ma mandature à la tête de Dijon en France », souligne le P’tiot à lunettes. « Je connais tous les œufs en meurette de Dijon », se vante le Doc. Quant au Duc de Gray, il sort un feutre et tente d’inscrire un logo made in Dijon dans la sauce, se félicitant de l’initiative qu’il a eue.

Avec ce plat, je leur sers un verre d’un sale Passetougrain, un peu astringent, un peu râpeux, pas très bon pour tout dire, un peu gros rouge. Je leur demande leur avis sur le vin, ils sont unanimes : très bien ! « et s’accordant si bien avec les œufs ! ». De deux choses l’une, soit ils ont des becs d’acier, soit ils ont laissé leur sincérité au vestiaire (de la part de candidats à une élection, la seconde proposition m’étonnerait un peu quand même, mais le contraire m’étonnerait beaucoup !).

Pour ce qui est du plat, j’ai à nouveau donné dans le tradi : le bœuf bourguignon. Je l’avais cuit la veille, pendant cinq heures, et là je l’ai réchauffé très très doucement à feu très très doux pendant plus de deux heures ;
c’est de la quintessence, de l’esprit de bœuf bourguignon, un fumet extraordinaire. Une fois les assiettes servies, le Duc de Gray indique qu’il prévoit un grand festival de bœuf bourguignon afin de faire rayonner Dijon tant au plan national qu’international ; le P’tiot à lunettes vante la viande de la France, le vin de la France, et la Bourgogne de la France ; le Ministre de l’Intérieur de la Mairie est visiblement troublé et se demande s’il ne faut pas voir dans ce choix de plat une intrusion du Conseil Régional dans la vie municipale. Quant au Doc, dans le but de rassembler tous les électeurs bourguignons, il propose de bien tout finir le plat de bœuf Bourguignat. Avec ce plat, je ne lésine pas : un Gevrey Chambertin, le meilleur à mon goût, Les Racines du Temps 2004 de chez Bernard Bouvier, une splendeur. Aucun de mes convives ne semble remarquer l’énorme qualité du breuvage, sciemment, je ne souligne pas, attendant une réaction spontanée qui ne viendra pas.

Interrogés sur le futur de plus en plus proche (les élections à venir), pas un de ces brillants candidats ne semble prêt à en dire trop sur son « programme », on sait que la première ligne du programme, celle qui est réellement capitale et jamais écrite, c’est « Fais-toi élire, pour le reste on verra après. »

On ne sent pas non plus d’agressivité entre eux, ils sont sur la réserve, comme si les rôles étaient déjà attribués : toi le Ministre, tu es réélu, toi le Doc, tu essaies de faire un score correct pour te placer pour la prochaine, toi le P’tiot tu vas faire un bon score mais ce sera au détriment des autres petits candidats que l’on ne connaît pas encore, et pis toi le Duc, tu vas nous amuser cinq minutes, et après tu seras bien obligé d’aller à nouveau chercher des clients et faire tourner ta boîte.
Les choses sont en place, pas de bouleversement à attendre, surtout pas de surprises, le décor est planté, les rôles sont distribués et le texte est en cours d’écriture.

En dessert, mes gaillards, je vous réserve la surprise du chef, pas un plat incroyable ni un vin improbable, au dessert, je leur annonce que le paysage politique est trop lisse à mon goût, que les rôles sont figés et qu’il est urgent de dé-scléroser tout ça : j’ai donc décidé de me porter candidat à la mairie de Dijon et je compte, afin de faciliter les choses et clarifier le choix des électeurs, que chacun se désiste en ma faveur, ce qui sera tout à leurs honneurs.
Beau joueur et un brin machiavélique, dans ma volonté d’union sacrée, je leur promets à tous un rôle dans ma future équipe, au Ministre de l’Intérieur de la Mairie, je promets en plus de ses 18 mandats, la direction de la Cité de la Gastronomie (le temps de la construire, on l’aura oublié), au Doc, la gestion d’un dispensaire (le temps de se mettre d’accord, il aura oublié), au P’tiot, la gestion du troisième aéroport que nous allons mettre en chantier (le temps de le construire il sera en retraite), pour le Duc de Gray, la direction du festival Moutarde et Cinéma (le temps de le monter, le cinéma n’existera plus).

Inutile de vous dire, mes chers administrés, que la fin de repas m’a coûté une bouteille de marc de Bourgogne. Le choc a été rude pour mes commensaux, ils ont eu l’impression simultanée de vivre un repas chez Borgia, une nuit des longs couteaux et une prise d’otage en Afghanistan, à ceci près qu’ils sont à cette heure rentrés chez eux, qu’ils sont victimes d’insomnie et qu’au fond d’eux, ils ressentent confusément la justesse de mon propos. Auront-ils l’élégance de l’admettre, et surtout de l’annoncer ?

Rendez-vous aux urnes, Dijonnais !


 
 

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