Communiqué
Il était ramoneur, au départ. Un travail intermittent, qui lui laissait bien du temps pour s’occuper d’autre chose. L’été, il faisait le comédien dans un son et lumière, un boulot encore plus intermittent. C’est le comédien qui m’a séduite, bien plus que le ramoneur. J’aurais dû me méfier mais j’y ai cru au début. J’aimais le personnage ; à Noël, il jouait le Joseph de la crèche, d’où la barbe, et l’été l’ermite errant, Eustache de Narbonne, un autre santon. Et puis il avait de tellement beaux yeux bleus. Malgré la dèche, c’était presque le paradis. On a eu une petite fille qu’on a appelée Marie-Noëlle parce qu’elle est née le 23 décembre : sagittaire ascendant foie gras, il disait. Et moi, ça me faisait rire. Vous voyez l’aveuglement. Mais l’un dans l’autre, on était heureux, entre ramonage et pastorale.
C’est les Américains qui ont tout gâché. Ils sont arrivés au crépuscule, comme les assassins. Ils l’avaient repéré dans un press-book, ils ont dit. Pourquoi ? La barbe et le nez rouge ils ont dit ; ils cherchaient un clown. Il a protesté qu’il était comédien, ils ont dit que c’était pareil. Il allait les virer, mais après avoir vu le chiffre au bas du contrat, il a été d’accord avec eux, et encore plus quand ils lui ont expliqué le personnage. Plus qu’un clown, un bonhomme plein de spiritualité, de générosité, chargé d’apporter le bonheur aux enfants. Quel bonheur ? Des jouets, des marchandises, mais seulement les plus sages, les bons à l’école etc., les autres, les méchants, c’était pantoufles vides et Père Fouettard. Ils avaient pensé à tout, le scénario, le costume rouge et blanc aux couleurs de l’entreprise, les accessoires, tout. Même la morale de l’histoire.
J’avais tort. Ce fut le début de l’enfer. D’abord, problème de jalousie, on s’est embrouillés avec nos voisins, les Nicolas. Ensuite, c’est difficile d’être la femme d’un héros, ça pose de vrais problèmes d’identité. Madame Noël, ça fait rire, elle parasite le mythe, elle est condamnée à la transparence. Pas qu’elle : les enfants aussi. Marie-Noëlle a fini par se tirer avec Jean-Balthazar, le fils du Père Fouettard, ils avaient des oedipes convergents. Pendant ce temps-là, le héros, lui, se ramassait un ego pas possible à se voir comme un dieu tout puissant dans les yeux des enfants, sans vouloir réaliser qu’avec une papillote, on peut leur acheter la conscience. Ajoutez les jeunes mères, qui font semblant de croire au Père Noël, qui se collent à lui pour la photo, et qu’il aimerait bien faire sauter sur ses genoux à la place des moutards fascinés…
Elle en a marre, le Mère Noël. Elle fait comme sa fille, elle se met avec le Père Fouettard. Pas comme épouse, ah non, la sienne s’est tirée. Comme assistante. C’est pas que ce soit mieux payé, mais on se rattrape sur la quantité. Il y a tant de postérieurs et de faces de cul qu’on pourrait en faire un boulot permanent, surtout si, paraît-il, ils veulent légiférer contre la fessée : on fera appel à nous. Travail d’avenir. Et qui, bien fait, peut démontrer que le monde n’est pas manichéen, les bons à droite, les mauvais à gauche. Il y a des gentils qui méritent des baffes et des méchants que ça peut aider. Le monde en devient gris ? Le merveilleux y perd ? Bof, pas de quoi fouetter un chat. JM PCC NDLA : la fantaisie du récit non plus que la finesse des allusions ne doivent pas faire oublier que la plupart des faits ici évoqués sont véridiques, voire historiques.