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Magazine Dijon

Automne 2019

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Livre

LA VÉRITÉ sur l’affaire Saint Aubin Un polar à la Simenon

Il faudra attendre 2024 et la fin du « Secret défense » pour qu’un coin du voile se lève enfin sur une affaire judiciaire qui a tenu en haleine les Français depuis plus de cinq décennies. La sortie de l’ouvrage signé Denis Langlois sur « L’Affaire Saint-Aubin » a permis de revenir, à Dijon, sur un fait divers qui n’a pas fini de faire fantasmer. OAS ? Services secrets ? Erreur sur la personne ? Attentat raté ou alors trop bien réussi ? Et si, là aussi, la vérité était ailleurs ?


LA VÉRITÉ sur l'affaire Saint Aubin

livre L'affaire Saint-Aubin L’ouvrage se lit d’une traite, ce n’est plus un polar interminable à la Simenon. On revit les années 60, 70, 80, 90, ou plutôt on les traverse, sur les pas de celle qui hante ces pages, Madame Saint-Aubin, un personnage qu’aucun écrivain oserait inventer.

Denis Langlois réussit à condenser une affaire aux multiples rebondissements, portée par des personnages qu’on croirait échapper d’un film d’Audiard en noir et blanc (Les Barbouzes) ou d’une série comme « Au service de la France ». Les hommes politiques défilent, les sous-fifres, les seconds couteaux aussi, tout ça fait peur, et pour nous rassurer, il ne reste maintenant que quelques témoins d’un drame qu’ils racontent, chacun, à leur façon. Dont Jacques Revon, photographe et journaliste grand reporter dijonnais à qui nous devons nombre de documents et photos. Dont François Saint-Aubin, un des deux frères de la victime, celui qui avait 20 ans à sa mort et qui depuis a suivi chaque épisode de ce feuilleton interminable. Un homme qui s’est longtemps tu, mais qui n’a cessé de s’interroger, et qui continue, en posant cette fois ses questions à haute voix (suite pages suivantes : Le dernier témoin) ■ GB

François Saint-Aubin : le dernier témoin

Coïncidence ? Certainement pas. C’est sur les lieux mêmes de la première conférence de presse, au Central, à Dijon, que François Saint-Aubin a pris la parole, pour la première fois depuis longtemps. Il y a 50 ans, dans un décor qui devait avoir un très vague air de ressemblance avec celui de l’Ibis actuel, sa mère, Andrée Saint-Aubin, se lançait dans la bataille médiatique, juridique et politique. Un combat qu’elle continuera de mener jusqu’à sa mort, en 2003, sans pouvoir obtenir de réponses aux questions qu’elle et son mari n’avaient cessé de se poser depuis ce mois de juillet 1964 qui allait les marquer à vie.

On ne va pas vous dévoiler ici les détails d’une intrigue que tout bon Dijonnais croit connaître, mais que le livre de Denis Langlois éclaircit, prenant parti sans pour autant tomber dans les excès de langage de l’époque.
Cet ancien avocat a eu la chance, il le reconnaît aujourd’hui, de n’avoir jamais été celui de Madame Saint-Aubin. Véritable personnage de roman, cette maîtresse femme continue, des années après sa disparition, de diriger les débats autour d’un fait divers qui, grâce à sa ténacité à elle, est devenu une véritable « affaire ».
La présence à ses côtés de François Saint-Aubin donne pourtant à l’affaire qu’il décrit par le menu une autre dimension. C’est à lui, le « dernier témoin », qu’on a eu envie de demander : « Quoi de neuf ? » Et d’attendre qu’il parle, enfin, libéré du poids d’une vérité et de tous ces mensonges, ces petitesses qu’on n’a cessé de lui faire avaler depuis ses vingt ans.

Au service de la France ?

À travers lui, on revit cette affaire autrement. Et l’on rêverait de voir un réalisateur réaliser, comme pour l’affaire Grégory il y a quelques mois, une mini-série explorant les zones d’ombre.
Juillet 64. Les Saint-Aubin ferment leur magasin dijonnais, à 19 heures, et partent en vacances en famille à Fréjus. Sur les trois voitures, une n’arrivera jamais.
En écoutant François Saint-Aubin, on les verrait presque se suivant sur la Nationale 7, à la sortie d’Aix-en-Provence, fatigués mais respirant déjà, au petit matin, un autre air, celui des vacances. Lui, du moins, qui a 20 ans, rêve de créer des bijoux et passe l’année en Suisse, à l’école de joaillerie de Genève.
Dans la seconde voiture, tractant une caravane, il y a ses parents, que certains ont souvent vus en bons bourgeois aisés et friqués (l’enseigne Hermès aujourd’hui est trompeuse) mais qui partaient rejoindre d’autres Dijonnais ayant eu aussi acheté un bout de terrain dans un camping (de luxe) à Fréjus.
Dans la troisième voiture, il y a le frère aîné, Jean-Claude, qui avait rejoint François à Genève huit mois auparavant pour travailler au garage Jaguar de la ville. Il emmenait avec lui la fille, encore très jeune, d’autres commerçants dijonnais qui avaient eu aussi un emplacement réservé dans le même camping.
Un mois avant l’attentat contre le Général de Gaulle, au Mont Faron, la voiture du fils aîné, immatriculée en Suisse, aurait pu, ce matin-là, être confondue avec celle d’un responsable de l’OAS, réfugié à Lausanne ou dans une autre ville suisse. Au lendemain de la guerre d’Algérie, être immatriculé en Suisse n’était pas le meilleur moyen de passer inaperçu. Un témoin, qui sera retrouvé mort avant de pouvoir témoigner à la télévision, parle d’un camion militaire ayant provoqué l’accident avant de prendre la fuite.
Détails un peu longs mais qui permettent de mieux comprendre toutes les questions que l’on se posera lorsque la voiture de Jean-Claude fut retrouvée pliée contre un arbre, dans les hauteurs de Puget.

Questions sans réponses

Son frère, qui l’avait doublé alors qu’il s’était arrêté, à la sortie d’Aix, dans une portion de route qui n’autorisait pas le dépassement, ne saura jamais ce qui avait poussé Jean-Claude à le laisser passer devant lui. Il n’a jamais cru à la fatigue, à l’accident, encore moins à ces témoignages recueillis puis démentis au fil des mois, des années.
Dans le regard d’un septuagénaire blessé par la vie mais courtois, attentif et attachant, on retrouve le garçon de 20 ans partant avec ses parents pour une quête impossible. Retrouver tout ce qui pourrait expliquer le dérapage. Le camion militaire qui aurait volontairement poussé la voiture du frère (l’épave retrouvée alors qu’elle était censée être détruite en témoigne) de l’autre côté de la route. Le témoin en vélo qu’on écarte dès qu’il a signalé les erreurs dans le rapport des gendarmes, jusqu’au retournement de veste du plus haut gradé de l’époque… Et cette autre voiture, qui suivait le camion, et qu’on n’a jamais retrouvée.
Et puis il y a toutes ces rencontres, plus ou moins clandestines, au fil du temps, avec des informateurs qui règlent leurs comptes entre eux, ou espèrent seulement tirer de l’argent d’Andrée Saint-Aubin. Une femme qui dépensera toute sa fortune pour faire entendre raison à la Raison d’état, en vain bien sûr, qui écrira à tous les présidents, à commencer par ceux de la France, de droite et même de gauche.

L’ouverture des dossiers classés secret défense en 2024

On les imagine, les trois Saint-Aubin, planquant comme dans un film d’Audiard, attendant en Suisse ou en Allemagne que le contact attendu se manifeste. Ce serait presque drôle de voir ces anciens de l’OAS, tentant de se faire une nouvelle vie au soleil, à Paris ou en Suisse, prétendre à tour de rôle savoir qui était visé par l’attentat, de plus en plus certain, qui avait coûté la vie à Jean-Claude Saint-Aubin. Jusqu’à se dénoncer eux mêmes.
Des noms différents, les Saint-Aubin en ont entendus prononcer, ouvertement ou pas. Ils sont allés partout, ont tiré toutes les sonnettes, ils sont même allés voir Mitterrand, qui s’est ému mais n’a rien pu faire, après avoir longtemps cru en la droite, en ceux qui représentaient une certaine continuité de la France, depuis ce fameux général dont la planification de l’attentat du mont Faron aurait pu être l’objet de l’affreuse confusion qui avait entraîné la mort de Jean-Claude.
Comment ne pas se mettre à la place de François Saint-Aubin, un homme ouvert qui depuis 55 ans, a été témoin de tout sans avoir forcément les cartes lui permettant de comprendre ? Qu’il finisse par douter de tout, justement, peut se comprendre. Il en finit même par se demander s’il n’a pas manqué quelque chose, à l’époque, ou même s’il n’est pas passé à côté de l’essentiel.
Qui était ce frère un peu plus âgé que lui, qui avait des relations à Genève qu’il n’appréciait pas forcément, qui faisait « des courses », pour reprendre son mot, afin de rendre service à un ami ? Pas question, du vivant de la mère, de remettre en cause les amis de la famille ni même les modalités du combat.

Et si la place Saint-Fiacre à Dijon devenait la place Saint-Aubin ?

À deux pas du palais de Justice, la place Saint-Fiacre, avec ses arbres, ses bancs, pourrait demain devenir la place Saint-Aubin, si la municipalité voulait rendre avant 2024, date de l’ouverture d’un dossier toujours classé confidentiel, ce dernier hommage à Madame Saint-Aubin. Une famille, mais surtout une femme qui n’a cessé, jusqu’à sa mort, de se battre pour une certaine idée de la justice.
Jacques Revon, qui a suivi pendant 15 ans le couple Saint-Aubin dans ses procès, ses aspirations à voir reconnue « leur » vérité, décrit très bien cette femme, qui par son éducation, sa position sociale, n’était pas préparée à être un jour une contestatrice du système. Et qui, tout en vendant des bijoux à une clientèle de plus en plus huppée, ne songeait qu’au moyen d’obtenir réparation. Non pas financière, mais juridique.
Tout comme Valérie Antoniol, seule journaliste présente ayant elle aussi suivi toute l’affaire, il continue de s’interroger. En se demandant ce qu’on trouvera, le jour où les dossiers seront mis à disposition. S’il reste bien sûr des documents dans les dossiers, certains ayant disparu au fil du temps.
Au fond, faire de la place Saint-Fiacre une place à la mémoire d’Andrée Saint-Aubin serait un signe fort. Simenon, qui avait un jour écrit « L’affaire Saint-Fiacre » pourrait s’en amuser. ■ GB

illustrations sur l'affaire


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