79
Magazine Dijon

Été 2019

 N°79
 
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09

Germain Huby L’homme qui vous enlève les mots de la bouche


Germain Huby © DR

Germain Huby est un artiste plasticien français qui vit et travaille à Dijon, où il enseigne le cinéma et la vidéo à l’École Nationale Supérieure d’Art. Depuis que l’ABC a présenté quelques-unes de ses planches dans les locaux de l’association, passage Darcy, on regarde les autres autrement. À l’inauguration du musée des Beaux-Arts, on a même cru que tout le monde cherchait à poser pour une planche géante d’Huby, son smartphone à la main. Brève rencontre avec un témoin de notre temps qui n’a pas fini de nous parler de nous. Et en plus on dirait bien que ça l’amuse. ■ GB Le Bruit des Mots, c’est le titre d’un roman graphique que j’ai lu d’une traite. On s’y retrouve tous, c’est terriblement drôle et inquiétant à la fois. C’est un portrait de société qui esquisse avec humour les relations que nous entretenons les uns avec les autres dans différents contextes – le couple, la famille, l’école, le travail, les loisirs... – en abordant toutes sortes de sujets : l’éducation, la relation amoureuse, l’environnement, le féminisme, les mouvements sociaux... et tout ce qui révèle nos comportements et notre condition humaine. Chaque page se compose d’un dessin qui ressemble à un instantané photographique, sur lequel je viens plaquer une conversation brève, entendue ou fictive souvent cynique, absurde ou poétique. Ces microdialogues trahissent nos imperfections, notre mauvaise foi, nos frustrations, nos pulsions, nos zones d’ombres et nos ambiguïtés. Ils font entendre le bruit de fond de nos existences. Ce sont le plus souvent des situations familières dans lesquelles j’invite le lecteur à une rencontre avec lui-même, à travers les autres. Drôles de lieux, drôle de livre pour des rencontres. Ici ce n’est pas le décor qui prime, mais le dialogue. Ma règle du jeu est toujours la même, je commence par écrire la conversation que je mets en bulles, je construis ensuite mon décor – intérieur ou extérieur – en privilégiant le plus possible la profondeur et les perspectives. Puis, comme le ferait un réalisateur, je confie mes dialogues à mes personnages que j’installe dans le champ ou le hors-champ. J’emploie la ligne claire, les dessins sont réalistes mais simplifiés, il y a très peu d’expression sur les visages. Je propose l’ensemble au lecteur, auquel je laisse le soin de faire sa propre mise en scène et de diriger les « acteurs » comme bon lui semble. Le regard est libre, c’est lui qui anime le dessin comme dans un plan séquence. Cet album va devenir bientôt une pièce de collection, car l’éditeur a fait un carton avec. En le feuilletant, j’ai repensé à la série « Le Café de la Plage » de Régis Franc. Des conversations entre des personnages qui sont autant de tranches de vie. On peut revenir sur la genèse du projet ? Ma pratique artistique questionne notre société et nos comportements conditionnés par la politique, l’économie, la religion, l’industrie et les médias. Mes réalisations s’intéressent aux formes, aux langages, aux gestes, aux images, aux pratiques et aux codes générés par ces conditionnements, en s’appuyant le plus souvent sur ce qui est déjà là. En tant que plasticien, j’entreprends de révéler ce que le réel ne livre pas immédiatement, de rendre perceptible l’invisible, via différentes formes : photo, vidéo, installation, dessin, texte... J’utilise le plus souvent l’image en mouvement, comme dans ma création la plus connue, la série Germain fait sa télé, diffusée sur Arte et Canal+, dans les années deux-mille et dans laquelle je détournais les bandes sons des programmes que je rejouais en play-back, dans mon quotidien. Le décalage ainsi produit permettait de mieux entendre les messages cachés derrière les apparences spectaculaires et de mieux discerner les stratégies de manipulations médiatiques.

Avec Le Bruit des Mots, j’avais envie d’une forme qui me permettrait de mieux maîtriser ce qui se dit et de laisser plus de temps au spectateur pour mener sa propre réflexion. Le dessin et le texte m’ont semblé être la forme idéale. Il y a dans le dessin un moment suspendu qui n’impose aucune durée, on peut prendre son temps, aller vite si on le souhaite ou revenir en arrière, ce que ne permet pas immédiatement le format filmique. Cette forme implique le spectateur de façon plus active, plus réflexive.

Comme pour mes productions vidéo, le livre s’appuie sur des éléments déjà existants tirés de la télévision, du cinéma, de la radio, de l’Internet mais également de mon propre quotidien. Je travaille comme un archéologue, je dégage les strates d’images et de sons trouvés, pour mieux observer ce qu’ils renferment.J’archive beaucoup et je collectionne tout ce qui pourrait un jour être ré-injecté dans mes réalisations. Il y avait énormément de conversations retranscrites dans mes carnets qui n’attendaient qu’à être mises en forme.

L’humour, c’est ce qui m’a plu en premier, le décalage entre la conversation et le dessin, si proche de ce qu’on vit au quotidien
Depuis toujours, l’humour s’est imposé dans mes productions comme une évidence. Quoi que je fasse, il vient prendre sa place, c’est un de mes tropismes, comme une obsession mystérieuse qui agit en moi et qu’il a fallu apprivoiser subtilement. C’est souvent un humour froid, cynique, quelquefois tendre qui permet d’adoucir les sujets que j’aborde. Le sourire capte l’attention du lecteur et agit ensuite comme un médiateur.
J’ai repensé en vous lisant à Tati, aux Deschiens, à Franc, mais il y a certainement plein d’autres auteurs dont vous vous sentez proches. Les inspirations sont certainement multiples.
Les bandes dessinées de Fabcaro et du duo Florent Ruppert et Jérôme Mulot sont toujours très stimulantes parce qu’elles produisent à chaque fois l’étonnement tant par le contenu que par la forme. Elles complètent pour moi toute une culture protéiforme dans laquelle on retrouve, en désordre, la philosophie de Michel Foucault, Pierre Bourdieu et Gilles Deleuze, le cinéma de Jacques Tati, Bertrand Blier, Chantal Akerman ou encore d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, de Benoît Delépine et Gustave Kervern, de Jim Jarmusch ou des frères Coen. Le théâtre de Beckett, de Brecht, de Pinter ou de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff m’inspire également et vient flirter avec les chorégraphies de Pina Bausch ou de Maguy Marin. Les portraits documentaires d’Alain Cavalier et de Raymond Depardon croisent les récits de Kundera ou de Kafka qui ne sont jamais très loin. ■

Le Bruit des Mots

Écrit, dessiné et mis en couleur par Germain Huby
Éditions Le Tripode
Paru le 18 avril 2019


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