50
Magazine Dijon

Printemps 2012

 N°50
 
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08

Faut-il raser l’auditorium ?

Inauguré jadis en grande pompe il continue de pomper. La culture et notre chroniqueur. Walkyrie et Jean qui râle.

Mardi, je suis allé promener le chien aux Grésilles. Drôle d’idée. Je voulais comprendre, et je me suis étonné de voir avec quel brio cette ville était sortie du moyen âge. Du coup, je me suis demandé pourquoi il avait fallu tant d’années de cécité électorale avant d’en arriver à ça, un projet généreux pour une population.


auditorium-dijon

Mercredi, je suis allé faire pisser le chien autour de l’auditorium, et je me suis demandé combien d’années de cécité culturelle il avait fallu pour en arriver à ça, ce sarcophage un peu chic dont l’aspect avenant n’est pas sans évoquer la citadelle de Besançon, à ceci près que les meurtrières donnent sur des escalators. On passe dessous, on s’y élève en mécaniques processions, on s’y égare, cette machine tient moins de l’outil de travail que de l’instrument de pouvoir. Un pouvoir déjà dépassé au moment de sa glorieuse érection, mais qui continue à plomber la politique culturelle de cette ville, dans la mesure où elle se poserait comme un projet généreux pour une population.

Postérité - Voracité - Tsoin tsoin

Sept millions d’euros, minimum. Voilà ce que dévore ce moloch, bon an mal an, bon gré mal gré. Je parle de la seule ville, ajoutez y le reste, état, région, toutim... Attention, il ne faudrait pas que ce constat puisse servir d’alibi à quoi que ce soit, ce serait peu honnête. Ajoutons que sans cet équipement, nous aurions été privés peut-être de beaux spectacles qui nous ont fait bien plaisir, sans compter l’enrichissement personnel. Mais enfin, on est en devoir de constater - sauf à estimer que nous vivons dans une sphère magique où il y a assez de pognon pour tout faire - qu’il appartient aux politiques publiques de dégager des priorités publiques et que dans ce contexte, la priorité imposée par la seule présence de cet équipement-là est tout bonnement nuisible à une politique culturelle indépendante, dans la mesure où il en réduit de fait les alternatives. Sauf, peut-être, en matière de spectacles. Manque-t-on de spectacles ?
J’ajoute que ce genre de monument infère assez souvent des comportements assortis. Genre dix plombes de trompettes pour asseoir une renommée. Je veux parler du « Ring » de Wagner(1), monstre tétracéphale que le directeur a choisi pour s’inaugurer metteur en scène. C’est son droit absolu, la création, le génie, tout ça. Mais sans vouloir critiquer, l’entreprise est osée, dans le contexte. Chéreau a attendu d’avoir mis en scène une quarantaine de spectacles avant de s’attaquer à ce subventivore. Ce sera peut-être le chef d’œuvre du siècle, j’aurai l’air fin. Sauf que ce n’est pas le propos et qu’en toute hypothèse, je n’ai pas envie de payer le contre-ut des fidèles et les gougères de la presse.
Oh ! le radin ? Non, je veux bien payer plus, par exemple, pour les activités pédagogiques des musées. On y reviendra. On objectera non sans raison : mais le renom du grand Dijon, la beauté de l’opéra, la création ! Ou même : et le Zénith alors ?

S’agissant du renom, les capacités promotionnelles de l’art en général, sont à la fois incontestables et très suspectables. C’est de la com. Elles incitent les pouvoirs à s’intéresser, mais consécutivement à contrôler. On sait depuis Platon où ça peut mener : pouvoir assis, artistes couchés.

L’opéra ? J’avoue, sans y être tout-à-fait hermétique, qu’il ne me fait guère frétiller que sous ses espèces pâtissières bien qu’elles soient moins copieuses. Le truc, c’est qu’économiquement, c’est un monde hors du monde.

La création ? bien sûr. Mais comment j’existe, demande l’étoile au petit prince, si personne ne me regarde ? Ce qui peut faire réfléchir à la nécessité de créer d’abord des publics, sauf à penser que le spectacle y suffit, ce qui est très loin d’être le cas. L’ignorer, c’est tricoter de la séparation au lieu de tisser du lien ; pas bon, ça. Autant poser l’art comme un bouquet de fleurs sur le coffre-fort fermé et la culture comme le pipeau de la sinécure. Mais attention, attention : ces marchandises-là peuvent faire vendre toutes les autres, on voit ça partout.
Quant au Zénith, on sait bien clairement ce dont il s’agit : un supermarché. On y trouve beaucoup de camelote, c’est plus cher qu’à l’opéra, mais ça reste une affaire entre clients et négociants dans la mesure où il ne coûte rien au contribuable. Paraît même qu’il rapporte.

La valeur ajoutée compense ainsi la valeur culturelle de la chose.
De là à prétendre, comme je le lis dans le sémillant fascicule « D comme Dijon » que le Zénith « illumine Dijon » parce qu »il « a permis d’offrir la culture au plus grand nombre », il y a un fossé, avec un F, comme fayot, voire une immensité avec un I comme ineptie.
D’autant qu’au chapitre « C comme culture » - cocassement placé sous l’égide de Warhol, spécialiste ambigu de l’art de consommation - on ne trouve à peu près rien sur la médiation, l’éducation artistique ou autre chaînons fatalement manquants à une politique culturelle qui se voudrait réellement « pour tous », si culture pour tous il faut (je préfère de loin l’idée d’une culture PAR tous).

Attention, pas de méprise : ce qu’a réalisé la présente municipalité en matière d’équipements et d’efforts culturels est à la fois formidable et significatif. Il faut le dire d’autant plus fort que pendant des décennies, on n’avait à peu près rien foutu - à part, bien sûr… l’auditorium. Budget culturel de la ville : plus de 62 millions d’euros ; le premier poste, nous dit la revue « Dijon mag ». Si on entre un peu dans le détail, je vous épargne les chiffres, on voit pourtant qu’une fois retirées les inévitables dépenses structurelles, les travaux, le patrimoine, les grosses baraques (l’opéra au premier chef), les frais générés par icelles, une fois retirés, sur les quelques 20 % qui restent, les trois quarts assignés à l’institutionnel (du Centre dramatique aux Fêtes de la vigne), il ne reste pas grand chose pour les autres et pour faire autrement, alors qu’en théâtre, cirque, il y a plein de talents qui rament ; consécutivement, je dis merde a Siegfried, aux Walkyries réunies et même à Wotan. Et qu’on ne me dise pas que ça n’a rien à voir.

Postérité ? Priorités ! Egalité

Fatalité ? Pas sûr. Bientôt, tout le monde - ou à peu près - aura sa maison où faire briller le produit de saison ; on pourrait alors choisir de s’attaquer au plus dur, au plus politique, de la problématique, laquelle - tâchons de raccourcir sans être trop abusif - tient en ceci que la culture artistique² n’est pas un besoin. On peut vivre sans. Pour s’y intéresser, il faut être déjà cultivé ; autrement dit ressentir comme un plaisir ce qui se présente à d’autres comme un effort (question annexe : existe-t-il des plaisirs chiants ?). Ce qui induit que, s’il est nécessaire de favoriser l’expression (par le spectacle entre autres), il importe encore plus d’en créer le désir, via le plaisir. Or, le plaisir peut s’apprendre. On peut apprendre à aimer pour, peut-être, aimer apprendre. Il existe des moyens pour ce faire. En tout cas, c’est pour ce faire qu’il faut des moyens, prioritairement. Parce qu’augmenter l’offre sans fortifier la demande, c’est in fine faire de l’art « une étoile qui n’éclaire qu’elle-même ». Bien au-delà, c’est aussi accepter l’idée pénible que la culture est inapte à perfectionner le fonctionnement démocratique en aidant à comprendre un peu mieux le monde, non comme il va mais comme il nous arrive.

Les musées, la bibliothèque, d’autres aussi, plus ou moins, se sont attelés à ce travail fondamental. Respect. D’autant plus qu’il n’est ni le plus spectaculaire, ni le plus gratifiant. Quant à l’auditorium, il est évident qu’on plaisantait : il est bien sûr hors de question de le raser, ce serait stupide. Il suffit de récupérer les espaces perdus pour en faire un VRAI conservatoire avec tout ce qu’il faut, sensibilisation, formation pas seulement professionnelle, création et diffusion aussi. En gardant bien entendu la salle de spectacle, pour la préservation de notre standing culturel…
…Bien sûr que c’est encore pour de rire. Quoique…
Finissons sur une nouvelle. François Chattot va quitter la direction du TNDB. J’en connais qui critiquent la programmation. Bon. Mais cet homme a soudé une équipe, donné leur chance à plein d’artistes régionaux, irrigué les territoires, ennobli l’action culturelle. Je trouve que comme programme, c’est assez beau, voire exemplaire. Le seul en tout cas qui ait ici respecté le cahier des charges d’un centre dramatique national, c’est lui. Alors, salut l’artiste ; ça nous change des brillants sujets venus améliorer leur position sur le marché du spectacle.

Jean Maisonnave(3)

1 Je sais bien que Wagner n’aimait pas que les cuivres. D’après les Munichois, il aimait aussi l’argent.

2 Art, culture et sous-produits, je mélange tout, je sais. Ce n’est pas très grave :
on voit de quoi il retourne ; en fait, de plus en plus, d’une contre-culture.

3 Quelle mouche le pique ? Outre quelques coïncidences, la mouche Tseu Tseu. Pas Lao. Tchouang Tseu, qui prétend que l’homme sans culture est comme la taupe qui cherche le fleuve où s’abreuver. Résultat : ne sachant plus où elle habite (puisque née cessiteuse), la taupe ignare erre, loin de sa taupinière, de berges en ravins. Ce qui constitue tout à la fois une métaphore, une homophonie, une paronomase et, plus prosaïquement, un kakemphaton. Ou pire. Bref, on mesure à ce dernier trait combien la culture est nécessaire a l’épanouissement de l’homme simple.


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