61
Magazine Dijon

Hiver 2014 2015

 N°61
 
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02

par Jean Maisonnave

De mal en happy Billet de retour par Jean Maisonnave

Appel.
L’argent fait-il le bonheur ?
De l’os et du pâté.
Aperçus philosophiques.
Le bonheur fait-il l’argent ?
Aperçus politiques.
Vœux.


Jean Maisonnave
En réalité, ce BB spécial Happy - dont l’opportune pertinence fait déjà plaisir à voir - devrait être subventionné. Parfaitement.
Pas seulement par nos chers annonceurs qui savent bien qu’un homme heureux (sa femme encore plus) est un homme intéressant. Parce que s’il est heureux, c’est qu’il est assez riche pour pouvoir s’acheter toutes ces merveilles dont il n’a pas réellement besoin - sinon où serait le plaisir - mais qui le rendent plus heureux encore ; par exemple une moulinette électrique ou une automobile qui lui offre la liberté d’aller s’embouteiller à heures fixes avec d’autres bienheureux en route vers leur travail. Enfin, ceux qui en ont, et là, on touche au social.
Justement. Ce BB happy devrait être également subventionné par les pouvoirs publics à titre de soutien à une grande cause nationale. Explications.
On sait que l’idée de bonheur remonte à peu près aux origines du langage (avant, on appelait cela un grognement de satisfaction) sans qu’on n’ait jamais su vraiment le définir. Ainsi il m’est très difficile de faire comprendre à ma chienne Nina, pour qui le bonheur est un os dans sa pâtée, que lorsqu’un homme dit qu’il y a un os dans le pâté, c’est au contraire que ça ne va pas du tout. On voit bien là que le bonheur est chose toute relative, si ambiguë même qu’un philosophe célèbre a pu écrire que ce n’était pas le bonheur qui rendait les hommes heureux. Et d’ailleurs, renchérit un autre, c’est précisément quand on le cherche qu’on ne le trouve pas (comme Nina, mais elle, c’est qu’elle est sous le lit).
Brisons là avec les philosophes, on n’en finirait pas. Mais constatons avec l’historien que, pour aller vite, le bonheur a peu à peu glissé vers le matérialisme. Dieu merci, diront les athées qui pensent que les religions sont opposées au progrès. Oh mon Dieu, protesteront les croyants qui ne sauraient concevoir un bonheur sans transcendance. Nom de Dieu, se dit le contemporain frustré qui voit bien que ce n’est pas encore cette année que le Père Noël lui apportera une nouvelle bagnole.
Faute de croissance ! Car voici la nouvelle idole : la croissance. On la savait déjà là mais comme allant de soi. Ce qui permettait de penser à autre chose, à la spiritualité par exemple. Ou à une politique qui tendrait à un idéal. Ou à Dieu. C’était happy comme tout. Les Français se déclaraient majoritairement heureux, mais aussi, bizarrement, majoritairement déprimés.

Aujourd’hui il y a autant de déprimés (on est les champions) mais 88 %* des Français avouent ne connaître que de « petits bonheurs » fugaces. Alors là, ça ne peut plus durer. Vu que si la croissance repart, ce sera grâce à la consommation intérieure, on n’a plus beaucoup d’autres atouts semble-t’il. Or, pour avoir envie de consommer plus, il ne suffit pas d’en avoir les moyens. Il faut encore être confiant, raisonnablement optimiste, débarrassé des pensées négatives, bref, happy.
Voilà pourquoi ce numéro de BB devrait être subventionné ! Parce qu’il contribue au redressement de la nation et de son commerce intérieur en participant à la campagne bonheuriste qu’on voit se dessiner un peu partout (il paraît même qu’une école du bonheur vient de s’ouvrir à Paris). Parce qu’il serait tout à fait indécent de continuer à être tristoune au moment où se pointe le Père Noël. Parce qu’il faut redonner un sens à son existence, quand la politique perd à ce point le sien, et son pouvoir, et sa respectabilité, qu’on voit ressurgir les plus sinistres conneries. Parce qu’il faut rigoler avant que le ciel nous tombe sur la tête. Parce qu’enfin l’homme moderne ne peut plus arborer avec romantisme son spleen et son désenchantement comme au temps de Baudelaire ou de Victor Hugo, il a d’autres priorités, sa bagnole tombe en panne de plus en plus souvent.
Lequel Hugo écrivait, assez abruptement, que « le rêve, c’est le bonheur. La vie, c’est l’attente. » Alors n’attendons plus : rêvons qu’on est heureux. En se comparant tout d’abord à tous ceux qui ont de fortes raisons de ne pas l’être. En relevant celles que nous avons, nous, de l’être. Et puis rêvons d’un bonheur qui se nourrisse d’un peu d’idéalisme, rêvons avec Saint-Just d’une société qui donne à notre politique ce bonheur pour mot d’ordre, et d’un gouvernement de salut public intègre, désintéressé, mais ouvert cependant aux échanges commerciaux ; avec à sa tête, par exemple, les Balkany ; Cahuzac aux finances ; Dassault au commerce et Nabila à la culture. On n’aura plus qu’à attendre l’invalidation de la misère, l’abrogation du cancer et l’extinction de la douleur après le journal télévisé. Pour pouvoir enfin cesser de s’happy-toyer sur nous-mêmes.

Allez. Happy New Year.

* Sondage CSA


 
 

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