59
Magazine Dijon

été 2014

 N°59
 
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06

Par Jean Maisonnave

D’amour et de raisins Billet de retour


C’est en effet une chose belle et glorieuse que cet accouplement librement consenti entre Bourgogne et Comté. Et de les voir d’un même élan devancer l’histoire en donnant l’exemple à tant d’autres qui renâclent, non sans raisons parfois, au motif que si on refuse de toucher aux départements, le nouvel agglomérat ne vaudra pas mieux que le précédent, ce qui est bien possible. Si ce n’est pas de l’amour, c’est en tout cas du réalisme. On ne voit guère la Franche-Comté fricoter avec la Suisse, même si ça s’est trouvé dans le passé. Des gens qui nous refusent le vacherin, le gruyère et la primauté du coucou. Quant à la Bourgogne, elle n’avait pas d’autre choix. Au nord, la Champagne, ennemie vineuse héréditaire depuis Louis XIV ; à l’ouest, Paris et ses jacobines tentacules ; au sud, le Centre dont la Nièvre n’est jamais qu’un avant-poste annexé par la technocratie. Alors, la Franche-Comté ; avec laquelle nous vivons au demeurant depuis longtemps dans une diffuse mais réelle affection. Même s’il peut paraître aventureux de s’accoupler avec des gens qui taillent des pipes dans le bois.

Message d’amour donc. Sauf peut-être, c’est notre sujet, en ce qui concerne les vins. Deux vignobles qui se font face et qui se toisent depuis toujours (ou presque) par dessus la Saône et la Bresse, de Côte en Revermont. Pas d’antériorité. Roupnel - qui était de Gevrey, on le sait - prétend que la vigne nous est arrivée de l’est par le Jura. D’autres qu’elle a remonté le Rhône et la Saône avec les Romains. Mais il y avait déjà de la vigne par ici, il y a des témoins. Peu importe qui fut le premier, on s’en fout.

Pas d’hostilité non plus. On l’a dit : la guerre, c’était avec le champagne, vin de cour par excellence, même si certains rois (et Napoléon !), optèrent pour le bourgogne.
Pas de rivalité non plus. Elle n’est guère de mise entre l’opulente Bourgogne et un vignoble qui, avec ses 2000 hectares, reste l’un des plus petits de France.
Non rien de tout ça. Seulement une compréhensible méfiance culturelle, étayée d’un côté par un certain mépris, de l’autre par un vieux complexe, augmenté d’une sensible frustration.
Je me rappelle une journée de dégustation à Arbois, chez Jeunet père, un grand du vin. Une centaine de crus rouge et blanc, Arbois le matin, Côtes du Jura l’après-midi (le soir, on était rétamés !). J’y avais convié un confrère bourguignon. Ce fut pour lui une longue épreuve, seulement éclairée par quelques chardonnays et pinots, tous mal notés pour manque de typicité, parce qu’ils se rapprochaient des vins d’ici.
Je me rappelle aussi une conversation avec le regretté Henri Jayer. Qu’est-ce que tu veux, il disait, ça fait des années et des années qu’on se bat contre l’oxydation, alors il faut comprendre, on n’est pas faits pour ces goûts-là. On parlait du vin jaune, bien sûr - on ne trouvait pas alors, ou presque pas, de savagnins ouillés.

C’était dans les années 80. Les vins du Jura se vendaient mal. Les vignerons jurassiens ne savaient pas trop se vendre. À part Henri Maire, bon, mais qui entre parenthèses a fait un bien énorme à l’ensemble du vignoble, avec son battage de vieux dur et ses vins fantaisie. La vérité est que les vignerons jurassiens manquaient de confiance et ne savaient pas trop quoi faire avec leurs cépages autochtones. Le savagnin blanc d’abord - ou naturé - qu’ils réservaient trop exclusivement au vin jaune (six ans d’attente !)

raisins en coeur Crédit photo : Fotolia

et des cépages rouges : le ploussard (devenu poulsard) et le trousseau, difficiles à travailler, et qu’on associait souvent pour mettre de la couleur dans le premier et de la finesse dans le deuxième (originaire du sud-ouest). Restaient le chardonnay et le pinot, développés contre « l’esprit terroir » parce que supposés se vendre mieux et évoquer le bourgogne. Vu que si les bourgognes de ces années-là, souvenez-vous, n’étaient pas au mieux de leur forme, ils se vendaient quand même. Prestige de l’appellation…

Et alors ? Alors les choses ont évolué.
Le goût des consommateurs d’abord, s’est ouvert à la spécificité des terroirs et, consécutivement, à d’autres bouquets. Même ici. Par ailleurs, il se fait en Bourgogne plus de bons vins qu’avant, ce qui est bien normal. L’oenologie a fait de gros progrès. Les hommes surtout ont réalisé leur responsabilité personnelle dans l’idée de terroir.
Ce qui a engendré une petite révolution dans le vignoble jurassien. Les vignerons y ont appris à affirmer leur style de travail, leur spécificité, et compris qu’on pouvait en vivre bien, avec fierté. Comme en Savoie avec la mondeuse, ils savent désormais tirer du poulsard et du trousseau des vins plein de fruits et d’originalité ;
- goûtez, ce n’est qu’un exemple, le trousseau de Dugois à Montigny, vous verrez - ils se sont résolus à faire un peu partout des savagnins pas jaunes, parfois difficiles d’accès mais qui sont sans rivaux avec une sauce à la crème (ou des plats thaï). Quant aux anciens piliers de l’appellation, vin jaune ou de paille (lequel, hélas se raréfie, car pas bien rentable vu le boulot), ils restent dans leur singularité parmi les plus grands vins blancs du monde. Bref, de part et d’autre de la Saône et de la Bresse, on a retrouvé ses racines.

Ce qui laisse à penser que, loin d’être antinomiques, les vignobles bourguignons et comtois sont, à ce point de l’histoire, presque complémentaires. Là est le grand secret des mariages réussis, qu’ils soient d’amour ou de raison : la complémentarité, plus que la ressemblance. Louons donc jusqu’au plus haut des cieux cet effet merveilleux, qui donne plus de sens et de goût à la nouvelle régionalisation.


 
 

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