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Magazine Dijon

Hiver 2014 2015

 N°61
 
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05

Humeurs de table

Considérations sur les comportements alimentaires. La chronique de Jean Maisonnave

Cocido madrileño. Olé. Peut-on encore croire au Père Noël ? Effets relatifs de la crise. Happy c’est tout.


gras

Ah ! Ces Japonais, me disais-je assez sottement en voyant deux Japonaises quitter la table d’un restaurant madrilène du meilleur monde en emportant dans un confortable tupperware les restes de leur cocido - un genre de pot-au-feu. En vérité, la conclusion était erronée, voire teintée d’un racisme léger dont je me fustige encore : j’ai vu la scène se renouveler en d’autres lieux (et non des moindres), avec d’autres convives et avec d’autres plats. Il semble qu’en Espagne, le fait d’emporter ses reliefs devienne monnaie plus ou moins courante. En France, on n’ose pas. Même si la pratique est désormais acquise pour les vins, initiée d’ailleurs par les restaurateurs alarmés par la baisse de la demande. S’agissant du vin, la pratique passe par de la tempérance. On voyait ça depuis longtemps dans certains pays, où ça fait même tendance. Pour la bouffe, c’est autre chose ; ça ne se fait pas. On passe au mieux pour un rapia, au pire pour un nécessiteux. À moins de recourir, prétextant le toutou, à l’hypocrite doggy bag. Mais le plus souvent, on renonce et, du coup, on acquiesce au gaspillage qui est une pratique fondamentalement plus honteuse, le lecteur en conviendra.

C’est à quoi je voulais en venir. On sait que la nécessité peut être créatrice (voir la cuisine paysanne), voire parfois moralisante parce qu’elle conduit à bousculer les codes. En Espagne où la crise économique est plus ancienne, à l’initiative des professionnels eux-mêmes, il devient naturel d’emporter ce qu’on n’a pas mangé plutôt que de le jeter. Ce n’est ni plus ni moins que rendre la consommation plus intelligente et plus vertueuse.

Suivant cette logique, d’autres comportements surgissent, qu’on ne concevait pas, tout modelé qu’on est par l’idéologie marchande :

explorer les poubelles des supermarchés, enfreindre les dates de prescription, créer des banques alimentaires, etc. Dans la ville où je suis*, il existe des ateliers culinaires spécialisés dans les produits “dépassés” et, sur le marché, un stand de sensibilisation au gaspillage alimentaire. Déchéance ? Point. Mais une réponse adaptée et salubre à l’imbécile concomitance entre la crise économique et la gabegie.
Dans un semblable ordre d’idées et pour en venir aux fêtes, un très récent sondage nous apprend que pour Noël, 93% des Français feront la cuisine eux-mêmes. But de l’opération : ne renoncer à rien mais diminuer les coûts : pas plus de 50 € par personne pour 95% des sondés, pas plus de 20 € pour 39%. Grosso modo, je vous passe les chiffres, on mangera moins, moins souvent, en cercle restreint, mais en privilégiant la qualité (75%) dans le respect de la tradition (59%).

On sait ce que valent les sondages… On voit mal un quidam répondre qu’il va se bâfrer pendant quatre plombes ou acheter dix grammes de caviar calamiteux et de la truffe chinoise, juste pour le plaisir de clamer que la truffe et le caviar, tu sais, c’est très surfait. On répond ce qui semble conforme à l’idée qu’on se fait de soi : c’est toujours un petit peu auto-promotionnel, répondre à un sondage.
Il n’empêche que ça indique une tendance et, là, d’excellentes intentions prises, semble t-il, sous la pression de la crise.

Parce que c’est pendant les fêtes qu’on mange le plus mal. Ce n’est pas un paradoxe. C’est d’ailleurs un peu ça le but des fêtes : l’excès. En tout cas, le débordement. On mange tous pareil. On mange trop. On mange trop longtemps. Et tout ça par conformisme plus que par enthousiasme personnel. C’est tout le contraire de l’hédonisme ou du simple plaisir qui exigent de la liberté dans les choix et une certaine tempérance dans l’exercice, parce qu’il ne faut jamais fatiguer son désir et malmener son corps disait Épicure, un homme qu’on a un peu trop accommodé à toutes les sauces, surtout les plus grasses.

Si on ajoute que les comportements alimentaires induisent forcément les attitudes du consommateur - demandez aux tacticiens de la grosse distribution qui passent un temps fou à nous faire aimer ce qui les arrange, vive le père Noël - on est en droit de conclure, sans abuser, que les restrictions opérées au nom du porte-monnaie amènent “apparemment” à privilégier ce qui est essentiel aux repas de fête : la qualité, le partage, en sacrifiant le superflu. Ce qui, in fine plus qu’a contrario, ne peut que contribuer à améliorer le repas, le mangeur, le consommateur, le citoyen et peut-être même ma tante de Coulmier-le-Sec.

En tout cas, une vérité se dégage de tout ceci : ce n’est pas parce qu’on vit moins bien (plus ou moins) qu’on est obligé de manger plus mal. Au contraire, faut compenser. En n’oubliant pas qu’il s’agit là d’une vérité toute relative, valable seulement sur les territoires enchantés de la super-consommation. Je ne suis pas sûr qu’on puisse la soutenir, sans indécence, au Pakistan par exemple.

* NDLR.
Précisons que Jean Maisonnave a choisi de quitter Dijon (une grande partie de l’année du moins) pour une retraite ensoleillée au bord de la mer et du canal du Midi, le lac Kir et la coulée verte ne suffisant plus à son bonheur.


 
 

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