55
Magazine Dijon

Eté 2013

 N°55
 
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03

Le mag dont vous êtes les auteurs

Adieu à Dijon

Une nouvelle originale écrite pour bing bang par Irène Chauvy,
une tueuse dijonnaise qui nous quitte pour aller commettre ailleurs d’autres crimes (de papier !)


BUS-LOUP dijon

À Gérard B.

Divia : L5 - Direction Talant-Dulin

— Alors comme ça vous déménagez ?

— Eh ! Oui !

— Vous étiez à Dijon depuis combien de temps ?

— Cela fera dix ans en octobre.

— Ah ! Quand même. Et vous partez où ?
Le bus L5 arrive, ne me laissant pas le loisir de répondre. Nous montons à la queue le leu par la porte avant. Occupé à bourrer sa bétaillère, le chauffeur ignore mon bonjour.

— S’il vous plaît, mesdames, messieurs, on se pousse vers le fond !


Qu’il soit de sexe masculin ou féminin, jeune ou sur le penchant de la retraite, extroverti ou introverti, un conducteur Divia est toujours courtois. Il faut dire à sa décharge que le L5 est très sollicité. Nous sommes vendredi, et l’autobus est aisément rempli par les étudiants en route pour la gare, harnachés à de lourdes valises souples, et par la cohorte des trois et quatrième âge qui viennent d’assister aux cours de l’Université pour Tous. Le bus, quant à lui, est cyclothymique. Il se pointe alors que vous ne l’attendiez que cinq minutes plus tard ou passe devant l’arrêt sans freiner, arrogant et frondeur sous vos yeux médusés. Pour que quelques longues minutes après, deux ou trois de ses congénères déboulent à la suite. Ce soir, il fait un temps abominable. Tandis que la pluie griffe les vitres, je trouve à m’asseoir près d’une fenêtre et soupire de contentement. En face de moi, une septuagénaire agitée tient son parapluie comme un bouclier et dodeline de la tête. Je compte en me retournant, trois oreillettes, deux IPhone et des paires d’yeux perdus dans un ailleurs hors de portée d’un quelconque regard. Je sors mon livre de mon sac, puis le repose sur mes genoux, le pouce gauche coincé entre deux pages, car nous entrons dans la rue d’Auxonne et l’animation y est intéressante. Haut placée, j’aperçois la fleuriste sur son pas de porte et un bout du tablier du charcutier.

Place du Président Wilson, grimpe une nouvelle fournée puis le bus repart en cahotant. Fut un temps, qui désormais s’éloigne, où la ligne 5 empruntait la rue Chabot Charny et continuait vers Darcy par la rue de la Liberté. Dorénavant, j’attends la rue Monge pour abandonner mon livre, sans retrouver cependant mes émotions anciennes : quand le bus passait devant les colonnes du Théâtre, faisait station place de la Libération d’où l’on pouvait voir sans quitter son siège, à l’époque de Noël, les faisceaux lumineux jouer paresseusement sur la façade du palais des Ducs ; puis remontait la rue pavoisée, côtoyait les magasins qui offraient en pâture la chair blanche de leurs mannequins, doublait la Porte Guillaume, laissait sur sa droite le robuste François Rude en pierre grise et les immeubles Art nouveau à l’orée de l’avenue Victor Hugo avant de foncer, toutes roues ragaillardies, en direction de Talant.

Le tram a séduit une partie des voyageurs qui ont délaissé la L 5 – on ne dit plus la Liane 5 – ce qui rend, pour les clients fidèles, le trajet d’autant plus agréable que de nouveaux bus Divia ont fait leur apparition, développement durable oblige. Ils sont climatisés, ne couinent pas, arborent fièrement sur leurs flancs la couleur cassis à la mode dijonnaise et leur habitacle sent encore le neuf.

J’ai décidé de descendre peu après la chapellerie Bruyas avant de rejoindre et d’entrer dans la cour du Musée des Beaux-Arts : les travaux se terminent et j’irai jeter un coup d’œil sceptique à l’étrange panneau jaune métallique installé sur une pente du toit.

Combien de fois ai-je arpenté les rayons des librairies de Dijon - je ne peux les citer toutes - et rencontré leurs libraires passionnés. À Gibert Joseph, j’ai découvert Vita Sackville West, à la Lib de l’U Christophe André2, mais mes gourous sont Mickaël et Anne à l’étage Littérature de la Fnac, l’un adepte des écrivains tourmentés (entre autres David Vann) et l’autre à qui je dois la lecture du guilleret A la mort, à la vie.

Mais avant, j’aurais fait un détour par les Halles désertes. J’aurais eu une pensée gourmande pour la charcuterie Degrace et son inimitable jambon persillé, émis un soupir de nostalgie pour le volailler morvandiau qui vient de perdre sa vendeuse partie en Suisse vers un nouvel amour. Et que dire de tous ces restaurants petits et grands que nous avons essayés, mon Bourguignon de mari et moi-même, au fil de ces dix années, pour nous fixer enfin le samedi midi à la Petite Reine, rue Vauban. Quant aux cafés, je ne suis pas très café, je préfère marcher, écouter, en un mot : flâner.

Mon regard engrange tous ces balcons à l’élégante ferronnerie, ces frontons, ces portes-cochères grincheuses ou largement ouvertes et la perspective haussmannienne qui mène de la majestueuse Porte Guillaume à la façade Renaissance de l’Église Saint Michel, sans oublier la chouette que j’évite de toucher. Sait-on jamais dans quelles aventures elle serait capable de m’entraîner si je m’avisais de faire un vœu ? Dijon est une sacrée belle ville !

— Et vous partez où ?

Je sursaute. J’ai dû m’exprimer à haute voix. Je suis sur le trottoir, et mon interlocuteur me dévisage avec intérêt, poursuivant une conversation débutée vingt minutes plus tôt. Je réponds lentement :

— À Saint-Denis de la Réunion. 

— Mais, c’est loin !

— Onze heures d’avion.

En effet, c’est une île de l’océan indien, de l’autre côté du globe, là où me dit-on pour m’effrayer, les habitants ont la tête en bas.

— Au moins, vous aurez du soleil. Ce n’est pas comme ici, ajoute-t-il en levant l’index vers un ciel violet de colère.

Je hausse les épaules.

— J’ai horreur de la chaleur et puis j’ai la phobie de l’avion.

— Mais la mer..., insiste-t-il.

— Certes !

Il remarque mon ton dubitatif et me quitte étonnamment content.
Oui, suis-je en train de songer alors que je me mets en marche, le cœur soudain en peine, comment vais-je pouvoir abandonner Dijon, cette ville dans laquelle je suis arrivée en ronchonnant, pestant devant la froideur des Dijonnais, certains aussi hautains que la façade de leurs immeubles cossus. N’empêche, Joëlle, ma meilleure amie est de pure souche dijonnaise, et puis j’adore le kir…

Pourvu que les chauffeurs de bus réunionnais fassent preuve d’autant de gentillesse que leurs homologues dijonnais, eux qui, durant une décennie, m’ont conduite à bon port, — arrêt la Fillotte —, malgré la neige, la pluie, les embouteillages, les piétons insensés et les cyclistes désinvoltes.

■ Irène Chauvy


 
 

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